Learning center – innovation ou évolution des bibliothèques universitaires?

Article rédigé par Martin Bérubé, conseiller pédagogique responsable de la Bibliothèque François-Hertel du Cégep de La Pocatière et membre du comité bibliothèque innovante du REBICQ

Learning Commons de la Mills Memorial Library, McMaster University. Photo: Ron Scheffler pour McMaster University.

Depuis le début du XXIe siècle, un vent de changement souffle sur les bibliothèques universitaires. En enseignement supérieur comme dans les autres milieux documentaires, on entend de plus en plus parler du concept de « learning center ». Mais, de quoi parlons-nous exactement? Mode passagère ou mouvement durable? Innovation ou évolution inéluctable des bibliothèques universitaires? Tendance qui devrait servir d’inspiration pour les bibliothèques collégiales? C’est ce que ce texte tentera de déterminer.

L’expression « learning center » est apparue en Angleterre à la fin des années 2000. Elle sert à désigner un nouveau type de bibliothèques universitaires qui propose une offre de services bonifiée (ENSSIB, 2015). Aux États-Unis, ce concept porte également l’appellation de « learning commons » (Lippincott & Greenwell, 2011). Mais, qu’est-ce qui caractérise le concept et comment affecte-t-il le fonctionnement des bibliothèques universitaires qui empruntent cette voie?

Le présent texte s’attachera donc à situer le contexte qui a favorisé l’émergence de ce concept. Il tentera de caractériser ce qui différencie un learning center (ou si vous préférez, un carrefour d’apprentissage) d’une bibliothèque universitaire telle que nous nous la représentons. Et enfin, il présentera les impacts que provoquent les changements proposés sur la communauté universitaire par la mise en place de learning centers.

1. Contexte favorisant l’émergence de learning centers

Le concept de learning center est apparu dans un contexte socio-économique particulier pour les universités. Au début du siècle, la très grande majorité d’entre elles sont alors aux prises avec une crise financière difficile, elles vivent alors un accroissement important de la clientèle étudiante, elles subissent une augmentation significative de la concurrence, et enfin, elles composent avec une nouvelle contrainte : l’évaluation de la qualité de l’enseignement (Bitrou, 2016).

Par-dessus tout, elles devaient répondre aux besoins d’une génération d’étudiants qui, à cette époque, adoptent progressivement un comportement de « consommateur »; ce comportement remet en question la mission traditionnelle des bibliothèques. Ils deviennent de plus en plus nombreux à réclamer des horaires et des lieux d’études beaucoup plus flexibles, en plus d’avoir accès aux collections en libre accès autant en ce qui concerne les imprimés, les documents multimédias que les ressources électroniques. Ils souhaitent retrouver dans un même lieu un personnel aux compétences multiples, un regroupement des services d’information dans plusieurs domaines, ainsi qu’une assistance personnalisée. Ils veulent des équipements de reproduction en grand nombre comme des photocopieurs et des numériseurs, ainsi que l’accès à des ordinateurs et à des tablettes. Ils réclament enfin d’avoir accès à des réseaux sans fil (wifi) pour, entre autres choses, avoir plus facilement accès aux ressources électroniques de la bibliothèque (Mercier, 2010).

2. Apparition de nouveaux espaces

L’apparition des learning centers coïncide habituellement avec l’élaboration de projets de construction ou de rénovation complète ou partielle des bibliothèques universitaires. Celles-ci profitent alors de ces projets de construction ou de rénovation pour ajouter un ou plusieurs services à la bibliothèque. Les learning centers apparaissent donc dans le cadre de projets architecturaux innovants favorisant l’attractivité. Ces projets architecturaux visent évidemment à mettre en valeur l’importance de la documentation au sein du campus, mais ils tentent aussi d’anticiper l’évolution rapide des technologies et des comportements en concevant des espaces de travail flexibles et modulables pour favoriser les échanges entre pairs en y intégrant des zones de silence pour le travail individuel, des salles de travail en groupe, des espaces de détente, des zones silencieuses, etc. Ces projets architecturaux facilitent l’utilisation d’ordinateurs portables et de tablettes par l’installation de réseaux wifi sécurisés. Ils veillent ainsi à rendre compatible une multiplicité d’usages au sein de la bibliothèque (Anjeaux, 2011)

Le concept de learning center n’est pas un modèle universellement applicable, il est plutôt polymorphe. Par contre, il est conditionné par les particularités de chaque université qui souhaite construire à partir des infrastructures existantes et en fonction des objectifs qu’elle s’est fixés. Ils ont tout de même des caractéristiques communes : des espaces conviviaux en phase avec les nouveaux besoins des usagers, un environnement de travail flexible permettant une accessibilité maximale, une multiplicité de services dans un même lieu, l’intégration d’un ensemble de ressources documentaires qu’elles soient en format papier ou numérique, le développement d’un réseau informatique, la collaboration et l’implication du personnel enseignant dans la formation des étudiants dans une dynamique d’apprentissage (Bitrou, 2016). Dans les learning centers, on retrouve aussi des services documentaires bonifiés, car les prêts et les retours s’automatisent. Ils donnent accès à un service de référence en ligne et il est même possible d’obtenir des certifications sur les compétences informationnelles.

En s’engageant dans ces projets architecturaux de construction ou de rénovation, les universités souhaitent améliorer la visibilité et l’image de la bibliothèque; elles veulent en faire un espace symbolique; le cœur du campus. Elles tentent de renforcer le lien entre la communauté universitaire en mettant l’accent sur l’accès à des sources variées d’information, l’enseignement, la recherche et les autres services. Elles souhaitent rationaliser les ressources en mutualisant les différentes bibliothèques du campus, en les rapprochant ou en regroupant les services et les collections. Elles veulent améliorer la qualité du service et en proposer de nouveaux, « plus modernes » par le développement du numérique. Enfin, pour accommoder la nouvelle population étudiante, elles élargissent les horaires le soir et les fins de semaine en engageant des étudiants, en réorganisant les horaires de travail du personnel issu de la fusion des bibliothèques et en ouvrant certains espaces 24 heures par jour, sept jours par semaine (Anjeaux, 2011). Dans certains cas, les projets intègrent la cafétéria à la bibliothèque. Celle-ci est utilisée comme espace de vie par la communauté étudiante. Ces cafétérias ont aussi comme fonction d’être un espace de travail, un espace de détente où les étudiants peuvent consulter des bandes dessinées et des revues, en plus d’être un espace culturel (Dub, s. d.).

3. Nouvel objectif des bibliothèques universitaires : viser la réussite des étudiants

Ce qui caractérise spécifiquement les learning centers, c’est qu’ils provoquent un rapprochement avec la pédagogie universitaire par une offre de soutien à l’apprentissage. « Est-il nécessaire de rappeler que l’objectif principal des bibliothèques est de donner des services aux étudiants… et non la conservation des collections! (Dub, s. d.) » Ceci amène les services documentaires à se rapprocher des professeurs en proposant des formations pour les étudiants dans les programmes d’enseignement et de recherche (Mercier, 2010). Cette nouvelle approche vise à réduire les frontières entre enseignement et documentation en permettant des modes de travail dynamiques et partagés. « Les étudiants n’apprennent plus de la même façon. Ils travaillent à plusieurs. Ils construisent ensemble leurs savoirs et leurs compétences, ils ne sont plus consommateurs, mais acteurs de leurs apprentissages. […] Les relations entre étudiants, enseignants et bibliothécaires doivent se développer dans une logique de coopération (Bitrou, 2016). » La logique pédagogique à mettre en œuvre passe par les exercices plus que par la transmission de contenu, car le but est l’acquisition d’un savoir-faire (Dub). Les learning centers ont pour mission de viser la réussite des étudiants en devenant un partenaire dans l’accompagnement pédagogique.

Les learning centers ont aussi un autre impact sur la pédagogie de l’enseignement supérieur : puisqu’on retrouve en quantité des équipements informatiques et technologiques de qualité dans ces lieux, le personnel propose de plus en plus des formations aux usages des nouvelles technologies. Ils sont alors des vecteurs importants pour le développement de nouvelles pratiques misant sur les usages pédagogiques des TIC.

Les learning centers ont aussi une fonction de vitrine de la recherche universitaire par la mise en valeur des travaux de recherche. Pour plusieurs chercheurs universitaires, c’est aussi un espace pour faire et pour valoriser la recherche (Dub, s. d.).

En fin de compte, Ies learning centers mettent l’accent sur l’appropriation des connaissances en groupe. Résolument tournés vers l’usager, ils rassemblent différents services dans une logique de guichet unique. Ce mode de fonctionnement induit une coopération accrue entre personnels de la documentation, les spécialistes des technologies et les enseignants, ce qui favorise l’échange de compétences et le rapprochement professionnel.

4. Changements provoqués par l’apparition du concept de learning center

Dans le cadre de leur recherche, certains auteurs ont relevé que les pratiques des étudiants demeurent traditionnelles malgré la diversité des espaces mis à leur disposition. D’autre part, Carlig et Willems (2017) ont plutôt constaté une préférence des usagers pour le travail collaboratif dans les espaces informatisés. Dans ces environnements enrichis par l’accès facile à la technologie, il semblerait que les étudiants soient davantage portés à échanger et à collaborer. Les chercheurs ont aussi remarqué une pratique de « coprésence ». Les étudiants ont tendance à se réunir à une même table et non à s’isoler pour travailler, même s’ils ne réalisent pas les mêmes travaux; un peu comme dans un café Internet. Ceci confirme une fois de plus que l’acte d’apprendre est un acte social.

Il en va de même pour les enseignants. Il n’est pas simple d’opérer des rapprochements entre la pédagogie universitaire et les services documentaires sans tomber dans le piège de la sous-traitance. Les professionnels des bibliothèques doivent continuellement réfléchir et proposer de nouveaux services; il peut être ardu de maintenir une implication durable de la part du personnel enseignant. Ce nouveau mode de fonctionnement demande la collaboration entre les différents personnels et les enseignants afin de favoriser le rapprochement des cultures professionnelles et de favoriser l’échange de compétences (Bitrou, 2016).

Les personnels des bibliothèques sont également directement interpellés par ces changements. Faire évoluer un service documentaire n’est pas nécessairement de tout repos. Dès les débuts du projet de création d’un learning center, il faut impliquer le personnel de la bibliothèque dans la conception de celui-ci; ce qui ne va pas sans provoquer des réactions émotives. Pour s’assurer d’une bonne compréhension de la vision par les membres de l’équipe, il est avantageux de proposer des visites ou des stages dans d’autres learning centers. Il est aussi approprié de réaliser des études d’impacts auprès des publics. Pendant le projet, il faut orchestrer le déménagement des collections pour laisser place aux travaux de rénovation ou pour relocaliser les services. Même après la réalisation du projet, il faut veiller à ce que l’équipe développe et intègre de nouvelles compétences et il faut procéder à un décloisonnement des fonctions, opérant ainsi une réorganisation du travail. Chaque changement apporte son lot de contraintes.

5. La bibliothèque universitaire comme espace de vie et comme guichet unique

Force est d’admettre que les bibliothèques universitaires ne sont pas obligées d’emprunter la voie des learning centers pour se renouveler ou s’actualiser; plusieurs ne le font pas et elles s’en portent bien pour autant. Les institutions d’enseignement supérieur auront toujours besoin des bibliothèques. Par contre, le concept de learning center a le mérite de questionner le rôle et la mission des bibliothèques. Au-delà d’un simple changement cosmétique, le concept de learning center force les universités à revoir l’architecture et l’organisation des bibliothèques pour séduire sa communauté, mais aussi pour répondre à de nouveaux désirs de ses usagers en tentant de se rapprocher d’eux. Pour atteindre cet objectif, les universités devront inscrire explicitement la réussite des étudiants dans la mission des bibliothèques. En cela, la tendance des learning centers pourrait aider à redéfinir la bibliothèque collégiale de demain.

Médiagraphie

Anjeaux. (2011). Enquête sur les projets de bibliothèques et de learning centres.

Bitrou, M. (2016). Les learning center.

Carlig, J.-M., & Willems, J. (2017). Le BiblioLab : un lieu d’expérimentation. I2D – Information, données & documents, Volume 54(1), 54‑56.

Dub, S. (s. d.). Le Learning Center, avenir des bibliothèques universitaires ? [Billet]. Consulté 13 novembre 2017.

ENSSIB. (2015, février 23). Learning center | Enssib. Consulté 14 novembre 2017.

Lippincott, J., & Greenwell, S. (2011, avril 11). 7 things you should know about the modern learning commons. Educause.

Mercier, S. (2010, janvier 20). Les Learning center sont des… bibliothèques universitaires modernes – [Blogue]. Consulté 14 novembre 2017.

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